« La deuxième-plume de Franck Bel-Air » EXTRAIT

Auteur

« La deuxième-plume de Franck Bel-Air » EXTRAIT

Le dimanche qui précéda le rendez-vous avec l’éditeur, nous eûmes l’immense plaisir de nous voir convier à déjeuner chez le tout nouvel homme de la vie de ma mère. Nouvelle année, nouveau beau-père.

—Tu verras, Adam, il est charmant ! Il va beaucoup te plaire.

En effet, il était charmant, à l’image de la plupart de ses prédécesseurs et comme eux, nanti d’un statut social et d’un compte en banque à faire passer n’importe quel libidineux vieillissant pour un homme charmant. Pour le reste, elle se trompait. Il ne me plaisait pas beaucoup. Celui-là était très nettement au-dessus du lot. Magnifique maison, cave à vin extraordinaire, Jaguar garée dans l’allée pavée… Il était manifestement blindé et accessoirement architecte.

Nous prenions l’apéritif dans l’immense salon. Par la baie vitrée, nous pouvions apercevoir la piscine chauffée dégager une brume hospitalière. L’architecte nous abreuvait d’histoires de contrats à plus d’un million d’euros avec la pudeur d’un exhibitionniste pédophile dans une cour de récréation.

Malgré tous ses indéniables atouts, je ne donnais pas très cher de leur printanière idylle. Ma mère, en amour, avait l’endurance d’un asthmatique après un paquet de Marlboro.

Parmi ses innombrables conquêtes, très peu m’avaient laissé de souvenirs impérissables. Comment auraient-elles pu ? Les plus solides n’avaient que très rarement résisté plus de quelques mois et avaient systématiquement été évincés dès qu’un nouveau charmant plus neuf était apparu dans le collimateur de cette chasseuse pathologique.

Il y en eut un cependant qui réussit le miracle de la retenir quelques années. Il n’était pas particulièrement riche ni beau d’ailleurs, mais je me souviens d’un chic type. Je l’avais beaucoup aimé et je crois que lui aussi. Il avait été le seul, à mes yeux, capable d’incarner une raisonnable image paternelle. J’avais 12 ans lorsque Hervé était entré dans notre vie. J’en avais un peu plus de 16 quand ma mère l’avait invité à aller se faire foutre. Retour à la case départ et à la valse frénétique des passions éphémères. Il m’avait vite manqué ; sa main posée sur ma nuque quand il m’emmenait au match de rugby du vendredi soir ; sa voix et ses paroles si douces et si rares ; sa présence silencieuse et rassurante dans sa vieille 305 qui nous ramenait du lycée alors que je venais de me faire remettre deux nouvelles heures de colle ; ses quelques mots :

— T’inquiète, mon grand, je dirai rien à ta mère. Ne te laisse pas emmerder par des cons de profs ni par personne d’ailleurs. Méfie-toi des gens qui se croient légitimes pour t’apprendre à vivre. Il n’y a que la vie qui peut le faire…

Je crois qu’il me manquait toujours.

Mon père, quant à lui, je veux bien sûr parler de mon géniteur, n’avait été qu’une des nombreuses victimes de l’instabilité sentimentale de ma mère et moi qu’un accident dans son parcours d’ogre dévoreur de bites. Elle l’avait évincé peu de temps avant ma naissance. Je ne l’avais jamais connu et ma mère ne m’en parla pas plus. Il est possible qu’elle l’eût complètement oublié.

Hervé avait refait sa vie. Nous avions entretenu des contacts sporadiques, puis nos échanges s’étaient imparablement espacés pour disparaître presque totalement. Il m’avait quand même appelé pour la naissance de Marcel.

— Je suis fier de toi, mon grand !

Un instant, j’avais eu l’impression que rien n’avait changé.

L’architecte s’appelait Sébastien. Il aurait tout aussi bien pu s’appeler Christophe ou Stéphane. Il est vrai que les prénoms Édouard ou Richard lui auraient concrètement mieux convenu. Pas uniquement à l’égard de leur consonance avec le mot connard, mais aussi parce qu’il inspirait cette même petite bourgeoisie parvenue. Sébastien continuait de se répandre, ne nous laissant que peu d’espace pour exprimer notre vertigineuse admiration.

Dès que la bienséance me le permit, je m’éclipsai sur la terrasse, prétextant une irrépressible envie de fumer. Estelle ne m’avait pas adressé la parole de la soirée. Étrangement, j’en éprouvais une douloureuse frustration. Je crois que c’était l’objectif qu’elle s’était fixé et il faut admettre que c’était plutôt réussi. Ma mère m’avait rejoint. Elle avait allumé sa Royale menthol, collée contre mon épaule.

Ma mère ressemblait à Barbara. Elle avait les mêmes cheveux bruns corbeau et ne devait pas être beaucoup plus grande. En tout cas, elle avait autant d’allure lorsqu’elle fumait ses Royales. Elle m’avait regardé avec les yeux saturés d’étoiles. Ou était-ce des dollars ?

— Alors ? Qu’est-ce que tu en dis ? Tu as vu la Jaguar ?

— Merveilleuse, maman !

— Et la piscine ! Tu as vu la piscine ?

J’avais vu la piscine bien sûr et l’idée de l’y noyer m’avait, un moment traversé l’esprit.

— J’ai vu, maman. J’ai vu… Tu l’aimes ? Enfin… l’architecte, pas la piscine…

— Évidemment, je l’aime, qu’est-ce que tu veux dire ?

— Non rien. Je ne veux rien dire.

Nous étions restés collés l’un à l’autre à entretenir mollement nos cancers. Dans un nuage de fumée mentholée, elle m’avait demandé :

— Ça va-toi ? Ça n’a pas l’air.

Une mère demeure une mère. Même la pire des garces garde la capacité à fouiller votre âme plus précisément qu’un sondeur bathymétrique fouille le fond des océans. Pour autant, elle était la dernière personne auprès de qui j’eus envie de me confier.

— Non. T’inquiète pas pour moi, maman. Profite de la piscine…

Je l’avais abandonnée dans les volutes de menthol et j’avais rejoint l’architecte qui continuait son monologue auprès d’Estelle au bord de la crise de nerfs.

La soirée se déroula tranquillement dans une sorte d’abstraction fastidieuse. La généreuse rhétorique de notre hôte nous maintint à l’abri de tout échange sujet à controverse. Pour le moment, je m’en félicitais, mais j’attendais l’instant où la confrontation (avec Estelle principalement) aurait lieu.

Elle cachait difficilement son humeur abominable et son impatience face à la harangue de Sébastien qui ne semblait pas se rendre compte du malaise général. Ma mère s’était littéralement éteinte devant ses Takoyaki japonais. De mon côté, je tentais vainement d’éprouver un minimum de sympathie pour l’architecte. Malheureusement, le dandy mégalomane échouait lamentablement à m’inspirer autre chose qu’un ennui profond et un sentiment tenace de mépris. Le repas touchait laborieusement à sa fin et ma mère sortit prendre un peu l’air (comprenez : s’enfiler trois menthols), tandis qu’Estelle avait commencé à défaire les couverts pour les ramener à la cuisine. Je pris mon courage et une pile d’assiettes à deux mains et emboîtai le pas à ma chère épouse.

Estelle déposa son chargement sur l’îlot central. Elle ne prit même pas la peine de me regarder. La cuisine était gigantesque. Aussi grande que notre salon. Je me sentis soudain très petit et très seul.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Sympa l’accueil ! On peut parler, non ?

— Parler ? Tu plaisantes j’espère ? On n’a jamais parlé en 18 ans de vie commune ! Tout ce que tu as été capable de faire, c’est me démolir à chaque fois que j’ai essayé d’ouvrir la bouche. Adam ! Tu ne m’as jamais laissé la place de quelques mots et tu voudrais qu’on parle aujourd’hui ?

Il était assez clair qu’elle était en colère et je fus extrêmement surpris de la virulence avec laquelle elle m’avait répondu, plus particulièrement de l’aisance avec laquelle elle m’avait balancé ce qu’elle avait sur le cœur. Estelle ne m’avait habitué qu’à acquiescer sans sourciller et à s’en remettre à absolument tout ce que je décidais ou prétendais. Je dois dire qu’elle m’emmerdait un peu à vouloir revendiquer, mais je pris le parti de la réconciliation et la laissa terminer sa plaidoirie.

— Tu me rends triste, Adam ! Tu me rends triste depuis trop longtemps et tu n’en as même pas conscience !

— …

— Au fait, merci de m’avoir laissée tomber tout à l’heure avec l’autre connard !

Elle était assez jolie en colère. De plus, je la rejoignais absolument sur l’analyse du personnage de Sébastien. Un vrai connard ! Elle semblait s’être apaisée. Elle avait besoin de vider son sac et de mettre les points sur les I, entre autres expressions à la con. Je pris comme d’habitude le temps de ma réponse.

— Excuse-moi, Estelle, mais qui laisse tomber qui, en ce moment ?

Flottement…

— J’en ai marre, Adam ! Je me casse !

— Tu peux pas te casser, on a pris qu’une voiture.

— Adam… Je me casse. Je te quitte. Je vais chez Anita et je prends Marcel. Je reviendrai vers toi quand j’y verrai plus clair.

À cet instant, je n’avais la possibilité que d’imaginer les prémices de ma chute. Évidemment, le coup était dur, mais j’avais l’espoir qu’il ne s’agissait que d’un mauvais moment et que tout allait rentrer rapidement dans l’ordre. Estelle allait s’aérer chez sa collègue quelques jours et puis elle allait revenir. Elle s’excuserait même, probablement. J’avais encaissé sans broncher. Je m’étais même persuadé que je ne lui en voudrais pas et convaincu que j’allais devenir meilleur. Pour nous ; pour elle ; pour Marcel…

J’étais bien sûr dans une sorte de déni. Un peu comme au volant d’une voiture qui s’apprête à sortir de la route. C’est extrêmement furtif, mais à cet instant on croit encore que tout va s’arranger, que la voiture va reprendre l’adhérence et sa trajectoire. On a eu chaud, mais on fera attention à l’avenir. J’allais en réalité commencer une série incalculable de tonneaux.

Nous étions retournés auprès de l’architecte et de ma mère qui était revenue de son entracte. Sébastien en notre absence était étrangement silencieux. À croire que déjà, dans l’intimité, ces deux-là n’avaient plus rien à se dire. Sébastien n’avait, en réalité, pas grand-chose d’intéressant à dire. Une soirée entre « amis » suffisait à en faire le tour et celle-ci allait bientôt toucher à sa fin.

— Café ? Thé ?

Vite fait. J’en avais plus qu’assez de cette soirée. Marcel s’était endormi devant Gulli et personne ne pipait mot. Sébastien se leva pour préparer les cafés tandis que ma mère regardait Estelle avec tristesse.

Estelle se mit à sangloter. Ma mère n’eut pas l’air très surprise. Elle me connaissait. Elle m’avait donné naissance c’est vrai, mais surtout nous avions partagé quelques moments de vie — entre deux gorgées de sperme. Elle se rapprocha doucement d’Estelle et passa son minuscule bras autour de ses épaules.

— Qu’est-ce qu’il y a, ma chérie ?

Les sanglots se muèrent en une véritable cascade. Estelle prononca quelques mots que personne ne comprit. Je supportais mal la tournure mélo que prenait notre soirée. Sébastien revint chargé d’un plateau rempli de tasses fumantes.

— Elle me quitte, maman ! C’est drôle. C’est elle qui part et c’est elle qui chiale comme un veau !

Évidemment ma mère me fusilla du regard.

— Ne t’inquiète pas, ma chérie. Je vais m’occuper de toi.

J’avalai mon café d’un trait. Pas mauvais ce café.

— Eh bien, nous voilà sauvés alors ! C’est vrai que ça reste ta spécialité les ruptures.

L’architecte se rua sur moi et m’attrapa par le col de la chemise.

— Dis donc, petit con ! C’est à ta mère que tu parles !

Il leva la main, prêt à me balancer la mandale de ma vie. Il ne m’impressionnait pas. Je l’avais fixé calmement.

— Je te remercie de ta sollicitude, mon gros, mais compte tenu du temps qu’il te reste à faire partie de cette merveilleuse famille, ne te sens pas obligé de venir me donner des leçons sur la manière dont je parle à ses membres.

La baffe était tombée sur ma joue et moi sur le sol. Estelle s’était arrêtée de pleurer. Ma mère la tenait toujours dans les bras.

— Maintenant, tu t’en vas, Adam ! On s’occupe d’Estelle et de Marcel, mais tu te casses !

Ainsi soit-il. J’avais plié les gaules et laissé mon fils entre les mains de ces tarés avec le projet solide de le récupérer au plus vite.

close

Laissez moi vous offrir mon premier roman "L'esprit Guerrier"

Pour cela, veuillez remplir les champs suivants :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *